Exploration de la parabole du débiteur impitoyable
J'ai commencé un cycle de théologie de base auprès d'une université catholique reconnue. Voici ci-dessous un travail qui m'a valu une très bonne note. Je le partage ici car cette parabole est souvent lue d'une manière simpliste. Elle mérite mieux !
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Matthieu est le seul des quatre évangélistes à rapporter la parabole dite du débiteur impitoyable. On la trouve au chapitre 18 de son évangile, aux versets 21 à 35.
Elle se situe dans le dernier tiers de ce chapitre.
Celui-ci est un discours de Jésus adressé d’abord à l’ensemble des disciples. Il porte sur différents aspects de la vie de la communauté. Jésus évoque d’abord la place que les pasteurs doivent donner aux « petits » et raconte la parabole bien connue de la brebis perdue.
A partir du verset 15, il ne parle plus des « petits » mais du « frère ». Il continue à donner des consignes pour la bonne marche de la communauté, et ici plus précisément sur la manière de procéder lorsqu’un frère a péché contre un autre.
Puis, au verset 21, Pierre pose une question à Jésus : « lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? »
Jésus s’adresse alors à lui seul et choisit de lui répondre en racontant une autre parabole, celle d’un homme qui a une dette tellement énorme qu’elle est impossible à rembourser à l’échelle humaine. Pourtant son maître l’en libère. Mais l’homme, lui, ne fera preuve d’aucune mansuétude avec l’un de ses compagnons ayant à son égard une dette infiniment moindre.
Explorons cette parabole à la manière polyphonique des Pères de l’Eglise. Nous utiliserons ici la version de la traduction liturgique de la Bible telle que mise en ligne sur son site internet par l’Association Épiscopale Liturgique pour les pays Francophones.
- Sens littéral
Pour une personne du XXIème siècle, la scène décrite est étonnante. Elle mérite que l’on se penche sur les personnages, ainsi que sur les aspects matériels.
Pour Laurent Larroque :
« Le roi, les serviteurs, les sommes dues, les attitudes des serviteurs vis-à-vis du roi et entre eux (la vente comme esclave, au verset 25 ; la prison pour dettes, au verset 30 ; les tortures en prison, au verset 34), tout est conforme à l'histoire hellénistique. » [1]
Jésus décrit donc un jour ordinaire dans le monde de culture grecque de son époque. Un homme riche et puissant fait le point et les comptes avec ses intendants.
Ceci nous conduit à évoquer plus en détail les sommes d’argent en jeu.
La seconde dont il est question se monte à cent pièces d’argent, ou encore cent deniers selon les traductions, c’est-à-dire le salaire de cent journées de travail, ainsi qu’en atteste Matthieu lui-même lorsqu’il retranscrit la parabole des ouvriers de la dernière heure un peu plus loin, aux versets 1 à 16 du chapitre 20 de son évangile. Rapportée dans la France d’aujourd’hui, on pourrait évaluer cette somme à un montant de 10 à 12 000 euros, soit un montant remboursable à échelle humaine.
La somme que doit le premier serviteur à son employeur se monte, elle, à dix mille talents. La traduction liturgique de la bible indique que cela correspond à soixante millions de pièces d’argent, c’est-à-dire 600 000 fois la dette du second serviteur à l’égard du premier. D’autres sources évoquent 10 tonnes d’or ou bien environ 200 tonnes d’argent.
Laurent Larroque indique, lui, que ses recherches ont démontré que :
« La somme due par le premier serviteur était en fait un budget d'état […] devant lequel le premier serviteur était responsable, conformément au système hellénistique, et que, dans ce cadre, c'est une donnée vraisemblable. » [2]
De quelque manière qu’on la considère, il s’agit donc d’une somme que l’esprit humain ne peut se représenter tellement elle est faramineuse, une somme impossible à rembourser à l’échelle de la vie d’un travailleur ordinaire. Pour autant, nous ne sommes donc pas en présence d’une fable, mais bien d’une parabole, puisque les éléments matériels sont vraisemblables.
- Sens christologique
Il est donné par Jésus lui-même.
Souvenons-nous d’abord que Pierre est celui que Jésus a lui-même institué comme tête de la communauté, comme Matthieu le rapporte un peu avant au verset 18 du chapitre 16 de son évangile : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. » Et ce, alors que Pierre l’a reconnu comme le Messie juste avant (Mt 16, 16) : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! »
Les versets qui précèdent la question de Pierre en Mt 18,21 citent un discours de Jésus qui s’adresse explicitement aux disciples en tant que responsables de la communauté. Il est d’abord question de l’attention à porter aux petits, puis de la manière de gérer un conflit.
Jésus semble s’arrêter de parler. Alors, en Mt 18,21, Pierre pose une question à son « Seigneur » : combien de fois dois-je pardonner ?
Au verset 22, Jésus répond immédiatement : « Je ne TE dis pas… » avant d’enchaîner sur la parabole.
C’est donc bien à Pierre, tête de l’Eglise, que Jésus s’adresse pour lui donner spécifiquement d’autres recommandations pour la conduite de son troupeau.
Pierre propose de pardonner jusqu’à sept fois. Sept, c’est le chiffre de la totalité, de la perfection. Pierre est persuadé que c’est déjà énorme, que c’est faire preuve d’une grande mansuétude. Mais Jésus répond qu’il faut pardonner jusqu’à soixante-dix fois sept fois (ou bien soixante-dix-sept fois sept fois selon les traducteurs), c’est-à-dire indéfiniment. « Le calcul n’est pas de mise » comme le dit Marie-Noëlle Thabut. [3]
Il y a là une inversion par rapport à la Genèse. En effet en Gn 4,15, Dieu assure à Caïn qu’il serait vengé sept fois si quelqu’un le tuait. Et en Gn 4,24, Lamek, le descendant de Caïn, renchérit : lui sera vengé soixante-dix-sept fois.
Marie-Noëlle Thabut affirme :
« En prenant le contrepied de la chanson de Lamek […] Jésus invite Pierre […] à franchir l’étape définitive, celle du pardon sans limites, tel que lui-même le vivra sur la Croix. » [4]
Mais pourquoi Pierre ferait-il cela ? Pardonner sans limite quelles que soient les offenses subies ?
La réponse de Jésus vient au fil de la parabole qu’il raconte.
Nous sommes en présence de trois personnages principaux. Un homme doit un montant équivalent à quelques mois de salaire à un second, qui, lui, doit une somme totalement faramineuse à un troisième, un homme très puissant. Mis en demeure par ce dernier de rembourser ce qu’il doit, le second supplie, demande un moratoire. L’homme puissant, « saisi de compassion », se laisse toucher au cœur et décide non pas de donner du temps à son débiteur pour qu’il trouve une solution, mais bien d’effacer totalement sa dette, aussi colossale soit-elle. Pourtant lorsque le premier homme - celui qui a une dette « raisonnable » - demande au second - celui dont la dette immense vient d’être effacée - de prendre patience, celui-ci refuse toute compréhension, tout moratoire, et lui fait infliger les sanctions habituelles pour les mauvais payeurs à cette époque. L’idée ne semble pas l’effleurer que, puisque lui-même a été libéré d’une dette faramineuse, il pourrait libérer de la même manière celui qui lui doit infiniment moins. Lorsque l’histoire parvient aux oreilles de l’homme puissant, furieux, celui-ci revient sur sa mansuétude et fait appliquer à l’ingrat les sanctions prévues par la justice.
Et Jésus de conclure : « C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. » (Mt 18,35)
On peut penser que Pierre a d’abord cru se reconnaître dans l’homme puissant plein de mansuétude. Mais à partir du verset 28, il devient clair que le personnage essentiel à la compréhension de la parabole n’est pas le maître, mais le serviteur impitoyable avec son propre débiteur. La conclusion de Jésus ne laisse aucun doute : Pierre doit se reconnaître dans ce serviteur impitoyable. Puisqu’il bénéficie lui-même de la miséricorde infinie du Père, en tant que pasteur, il doit faire preuve de miséricorde avec ses frères de la communauté.
- Sens eschatologique
C’est encore Jésus qui le donne.
En introduction de son récit, il précise : « Ainsi, le royaume des Cieux est comparable à… » (Mt 18,23). Et pour conclure, il indique : « C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera… » (Mt 18,35)
Le maître qui fait ses comptes avec ses serviteurs, se laisse émouvoir par son intendant au point d’effacer sa dette incommensurable à son égard, et qui enfin se met en colère à cause de son manque de compassion pour son compagnon et le livre aux bourreaux, c’est bien Dieu son Père. Pour ne pas essuyer son courroux lors du jugement dernier, chacun doit pardonner « à son frère du fond du cœur » (Mt 18,35) car il est lui-même déjà pardonné.
- Sens moral
Il est entremêlé avec le sens eschatologique.
Jésus conclut sa réponse à Pierre par : « C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. » (Mt 18,35)
Sous-entendu : c’est ainsi que mon Père du ciel traitera chacun d’entre vous lors du jugement dernier, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur pendant son séjour sur terre.
Alors, Dieu se livrerait avec nous à un marchandage du pardon ? C’est ce que pourrait laisser croire également la plus longue demande du Notre Père : « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. »
« Si », « comme »… Condition posée par Dieu ? Imitation ? Injonction ? Invitation ? Comment s’y retrouver ? On ne peut certes exclure des imprécisions dues aux traductions et retranscriptions successives, ni des biais relatifs à l’image de Dieu, propres aux contextes historiques de la rédaction de l’évangile de Matthieu comme de ses traductions.
Cependant, revenons au texte. Au verset 33, le maître explique sa colère à son serviteur : « Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ? ». Le roi a remis la dette sans poser de condition. Le pardon de Dieu est donc gratuit.
« C’est un cadeau qui ne se mérite pas. […] Car non seulement nos fautes sont pardonnées, mais nous voilà capables à notre tour de pardonner là où le pardon semblait impossible. »[5]
Libérés du poids de nos propres fautes, nous pouvons donc puiser dans la Miséricorde infinie du Père pour nous, la force de nous libérer de nos rancœurs et rancunes, et de pardonner « à ceux qui nous ont offensés ».
En effet :
« Le premier à bénéficier du pardon, c’est celui qui pardonne car c’est en pardonnant qu’on se libère du mal subi. » [6]
Il demeure cependant un mystère non-élucidé : pourquoi le maître, c’est-à-dire Dieu, traite-t-il si durement son intendant de « serviteur mauvais » au verset 32, avant, au verset 34, de lui faire infliger les sanctions prévues par les lois de l’époque ?
Remarquons d’abord que :
« L’expression grecque [communément traduite par ‘serviteur mauvais’] peut avoir aussi le sens de ‘serviteur malheureux’. » [7]
Cet homme est à plaindre. Emmuré dans la souffrance qui lui endurcit le cœur, l’Amour infini du maître - c’est-à-dire de Dieu - ne peut l’atteindre. Les mots durs et les sanctions rapportés par Jésus, le serviteur se les inflige de fait à lui-même.
Conclusion
Le pardon chrétien est donc un double mouvement : pour pouvoir pardonner à notre modeste échelle humaine, nous devons au préalable nous reconnaître pardonnés à l’infini devant Dieu. Si cela nous est impossible, alors nous n’avons pas les moyens pour pardonner à ceux qui nous ont offensés, ni nous libérer du mal qu’on nous a fait.
Gardons-nous cependant dans nos rencontres avec nos frères et sœurs, de paroles définitives sur le pardon comme passage obligé pour le chrétien. En effet :
« Le seul mal dont nous puissions vraiment parler, c’est le mal qui nous fait mal. »[8]
Ce qui m’apparaît comme une broutille peut être ressenti par ma sœur, mon frère, comme une blessure profonde, difficile à pardonner. Et réciproquement.
Enfin, nos frères et sœurs cachent pour certains dans leur cœur, dans leur chair parfois, des blessures graves qu’une vie ne suffit pas à soigner. L’actualité de l’Eglise de France est venue nous le rappeler brutalement et douloureusement ces derniers mois. Pensons aussi à tous ces faits divers et procès dont les médias se font quotidiennement l’écho. Ou plus simplement aux divorces, querelles de famille, conflits professionnels… qui laissent des cicatrices profondes dans nos vies et celles de nos proches.
Tout juste pouvons-nous prier pour que l’Esprit-Saint vienne en aide à l’offensé comme à l’offenseur, à la victime et à son bourreau, que nous soyons l’un ou l’autre, ou simple témoin.
Car pardonner ne se décide pas. C’est une grâce, un mouvement du cœur qui apparaît soudain comme une évidence après un cheminement psychologique et spirituel qui peut prendre quelques secondes ou toute une vie, et qui parfois même ne trouve jamais de conclusion. Dans son livre « Comment pardonner »[9], Jean de Monbourquette, prêtre et psychologue canadien, proposait aux personnes qui se tournaient vers lui un cheminement en douze étapes. On ne citera que la dixième : « cesser de s’acharner à vouloir pardonner ».
[1] La parabole du serviteur impitoyable en son contexte (Saint Matthieu 18,21-35) par l’abbé Laurent Larroque. Page 4.
[2] La parabole du serviteur impitoyable en son contexte (Saint Matthieu 18,21-35) par l’abbé Laurent Larroque. Page 3.
[3] Marie-Noëlle THABUT, Intelligence des écritures - volume 2 - Année A : Dimanches du temps ordinaire, Artège 2011. Evangile du 24ème dimanche du temps ordinaire.
[4] Marie-Noëlle THABUT, Intelligence des écritures - volume 2 - Année A : Dimanches du temps ordinaire, Artège 2011. Evangile du 24ème dimanche du temps ordinaire.
[5] Signe dans la Bible – La dette ou le serviteur impitoyable - frère Adrien Candiard o.p. https://signe.retraitedanslaville.org/la-dette-ou-le-serviteur-impitoyable
[6] Culte du dimanche 17 juillet 2011 à l'Oratoire du Louvre - prédication du pasteur James Woody https://oratoiredulouvre.fr/index.php/libres-reflexions/predications/ne-faut-il-pas-pardonner
[7] Culte du dimanche 17 juillet 2011 à l'Oratoire du Louvre - prédication du pasteur James Woody https://oratoiredulouvre.fr/index.php/libres-reflexions/predications/ne-faut-il-pas-pardonner
[8] Culte du dimanche 17 juillet 2011 à l'Oratoire du Louvre - prédication du pasteur James Woody https://oratoiredulouvre.fr/index.php/libres-reflexions/predications/ne-faut-il-pas-pardonner
[9] Jean de MONBOURQUETTE, Comment pardonner, Bayard 2010
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